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En général, quand les feux de l’actualité nationale se braquent sur Pontarlier, c’est pour évoquer les médailles des biathlètes. Secteur rural de montagne, avec une densité de population forcément faible, les réseaux militants, sont eux aussi moins actifs que dans les zones urbaines de Besançon, Belfort ou Montbéliard pour ne citer que les plus proches. Si la tempête médiatique qui s’est déchaîné suite à l’expulsion de la famille Dibrani a débordé l’ensemble des Français, il va sans dire qu’elle nous a totalement écrasés.

cimadeDepuis mai 2012, nous avions baissé la garde. Nous croyions avoir voté pour le changement. Oh nous n’étions certes pas très enthousiastes mais au deuxième tour, nous n’avions pas hésité, pensant qu’au moins sur la question de la dignité humaine, nous pouvions faire confiance. Les réunions du comité local de soutien aux sans-papiers étaient désertées. Si j’avais rencontré trois ou quatre fois la famille Dibrani dans son centre d’hébergement à Levier, je n’avais pas pris le temps de le refaire depuis l’avènement promis du changement.

De rebondissements en intox, d’instrumentalisations en détournement, nous avons assisté au déchaînement, impuissants et atterrés. Car si pour l’immense majorité des Français, l’affaire dite « Léonarda » (alors qu’il s’agit d’une famille entière) aura été une affreuse émission de télé-réalité, pour nous, militants du Haut-Doubs, nous avons vu des images de proches humiliés, manipulés, des proches avec leurs inévitables défauts, des proches que nous n’avons pas su protéger, des personnes bien réelles. Parce que nous avons côtoyé les Dibrani, la déshumanisation de l’affaire nous apparaît d’autant plus cruelle.

De Résat Dibrani, je retiens un détail en particulier : ces chaussures en plastique, imitation mocassin, toujours brillantes, tentative dérisoire de cacher la misère. Bien sûr, Résat Dibrani est roublard, bien sûr, il cherche à trouver par presque tous les moyens à survivre. Et alors ? De quel droit les téléspectateurs de TF1, les spécialistes en combines pour ne pas payer les amendes pour infractions au code de la route, ou tout simplement ceux qui n’ont jamais eu faim, pourraient le juger ?

Je suis bien placé pour savoir que n’importe quel petit élu local rêverait d’avoir ses 3 minutes de gloire dans les médias nationaux et que cela lui tourne totalement la tête. Et voilà que des dizaines de caméras somment une adolescente de 15 ans, plus habituée aux humiliations et aux brimades , de répondre en direct à un président de la République qui consacre une intervention entière à son cas personnel. Je ne crois pas avoir vécu de moment plus décourageant que de découvrir Léonarda ou Résat Dibrani être la proie des journalistes, être jetés en pâture aux millions de téléspectateurs avides d’avoir un visage sur ces affreux Roms, de pouvoir personnifier ces gens qu’on veut ignorer. Les Dibrani sont à mille lieues de maîtriser les codes de la communication, de comprendre ce qui se joue sur leur tête. Au moment de l’explosion de la tempête, j’ai reçu des sms de journalistes me demandant si j’avais leur contact au Kosovo. On me demandait de participer à la traque télévisuelle de la famille Dibrani, comme celle de Montag, le héros de Fahrenheit 451, transformé en victime expiatoire, dont la traque est multi-diffusée en direct sur tous les murs des habitants dont on a préalablement préparé le temps de cerveau disponible.

Leonarda mondeResat Dibrani figaro

Malgré ses milliers de défauts, Résat Dibrani n’en est pas moins un proche, et la proposition de François Hollande de faire revenir la seule Léonarda sans sa famille était profondément inhumaine. Elle était symptomatique de tout le traitement de l’affaire : nier l’humanité de cette famille, la réduire à un cas administratif. C’est sans doute aussi ça, la lepénisation des esprits.

s-il-n-y-a-pas-de-pain-qu-ils-mangent-de-la-brioche

Hey, hey, Valls, Sarkozy, why don’t you like the gypsies

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4 réflexions sur “Léonarda ou la misère devenue télé-réalité

  1. A reblogué ceci sur NORDIK SPARTAK and commented:
    Enfin une réflexion distante sur le sujet … Resterait à détricoter aussi tout ce que la société assimile sous le terme de « Roms » (gitans, forains, tziganes, etc), souvent des groupes sociaux différents qui n’ont que le nomadisme comme dénominateur commun. Mais on sent – la crise aidant – la peur de la déclassification sociale, le besoin de réponses simples et brutes, qui agitent encore un peu plus cette violence sourde, aveugle, prête à surgir contre ceux qu’il est si aisé de stigmatiser. Pas sûr que ces propos humanistes feront le poids. Feront barrage. Infléchiront la tendance lourde. Mais au moins ils sauveront l’honneur, et témoigneront d’un courage de l’intelligence.

  2. grand bien m’a pris de ne pas trop regarder la télé, justement, dans cette période de folie collective et médiatique. Hier je m’interrogeais, justement sur les points de vue que l’on peut avoir dans cette affaire et dans d’autres migrations à venir ( http://icezine.wordpress.com/2013/10/22/migrations-editorial/ ), dont peut être la notre, qui sait….
    Car au fond, l’Homme avec un grand H est aussi un migrant, nos ancêtres le furent. Les miens furent chassés de l’est par une guerre, je ne sais ce qu’il en fut avant….Ont-ils croisés des ancètres des Dibrani ? Et où seront les miens demain? Qu’il est aisé de ne voir que le court terme…. tiens ça me rappelle cette histoire d’écotaxe aussi. Mais ça sera un autre sujet.

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