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Une brève histoire du scoutisme français à l’usage de ceux de mes amis qui ne comprennent pas vraiment ce que font ces gens pas tout à fait comme les autres et qui veulent comprendre d’où viennent les clichés – 1°

Un jour mon frère (de droite) m’a dit « j’ai peur d’inscrire ma fille chez les Scouts et Guides de France, elle va finir socialiste ! ». Souvent, des potes me disent : « QUOI ?? Tu es scout ? Mais je croyais que tu étais de gauche ! ». Vendredi dernier, j’ai parlé 3 minutes du scoutisme sur France Bleu Besançon et j’ai eu le droit à « il y a toujours des principes militaires non ? ».
Bref, il est temps de corriger quelques clichés. Je voulais faire court mais finalement, puisque ça me fait plaisir et que je me suis emporté, je ferai 2 posts. Et donc le premier, ce sera sur l’époque en noir et blanc.

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Robert et Olave, tellement old school qu'ils n'étaient même pas sur twitter.

Robert et Olave, tellement old school qu’ils n’étaient même pas sur twitter.

Le 22 février, c’est la sainte Isabelle, certes, mais c’est aussi les anniversaires de M. et Mme Baden-Powell, Olave et Robert de leurs prénoms, et stars mondiales du scoutisme et du guidisme. C’est désormais le « thinking day », la journée mondiale du scoutisme.

Hélas pour eux, il semble que la majorité des lecteurs de ce blog n’a pas eu la chance de connaitre cette grande fraternité (vous me direz, moi-même, je ne l’ai découverte réellement que sur le tard). Hélas, beaucoup ont en tête un certain nombre de clichés assez tenaces, ceux que France Bleu Besançon a mis en avant ce matin, quand j’avais l’honneur d’être l’invité du jour. Ouais, les illustrations sont assez, comment dire …, hors-sujets ? Je ne leur en veux pas, ils ne pouvaient pas avoir lu cette brève histoire du scoutisme (forcément elliptique) que je m’en vais vous narrer autour du feu de camp ce soir.

Robert Baden-Powell est un aristocrate britannique de son temps, général qui va donc guerroyer dans les colonies. Comme il est plutôt ingénieux, il va s’attirer gloire et victoires. Comme il est assez ouvert d’esprit, il apprendra beaucoup des cultures indiennes et zoulous. Rentré dans une Angleterre encore très victorienne, il découvre la société industrielle, les jeunes des banlieues (appelés aussi, selon les époques « loubards », « sauvageons », « racailles » …) et s’intéresse aux balbutiements de la pédagogie. Il faut dire que jusqu’à présent, on considérait essentiellement les enfants comme des adultes miniatures.

Robert Baden-Powell se dit qu’il va expérimenter quelques idées (sortir les jeunes des villes, les responsabiliser en les mettant en équipe …) en y rajoutant de l’exotisme et du jeu. En 1907, il a 50 ans, et  il part sur l’île de Brownsea avec 20 jeunes. BP est plein de cet humour anglais farci d’auto-dérision. Le bougre a carrément enfilé un short. UN SHORT !! Oui, tout à fait. Un homme si respectable et si galonné. Si c’est pas malheureux… Croyez-le ou non, sur une île du sud de l’Angleterre, en face de Cheerbourg, en plein brouillard, il a réussi à faire jouer ces 20 garçons aux éclaireurs zoulous et à leur apprendre les rudiments de la vie sauvage. D’ailleurs, éclaireur, en anglais, ça se dit « scout. » Marvellous, isn’it ? Les fondamentaux étaient là : vie d’équipe, jeu, nature, apprentissage… La méthode a immédiatement un succès fou. A tel point d’ailleurs que des filles écrivent à BP pour lui demander d’être scout ! Non mais, cette blague… BP délègue ça à sa sœur Agnès parce que bon, faut pas déconner. Il a beau être progressiste, c’est quand même un général anglais qui vient de prendre sa retraite, donc les histoires d’émancipation féminine, c’est pas son truc.

Et puis BP a un autre défaut, c’est qu’il est anglais. Un vrai anglais, donc protestant. Et nous, en France, on ne va quand même pas se laisser embobiner par des fariboles d’outre-manche. Le scoutisme va donc un peu tarder à débarquer et ce sont logiquement d’abord des protestants qui vont appliquer la méthode.

Et là, c’est une des premières spécificités du scoutisme en France, c’est qu’on ne va pas se mélanger entre confessions religieuses. Dans la plupart des pays du monde, le scoutisme est multi-confessionnel. Le premier mouvement de scoutisme créé en France est donc protestant, ce sont les Eclaireurs et Eclaireuses Unionistes de France. Viennent ensuite très vite les Éclaireuses et Éclaireurs de France, qui sont laïcs. Le BP des catho français est un prêtre jésuite : Jacques Sevin. Facétieux, poète, imaginatif, mais prêtre jésuite avant tout. Nous sommes en 1920 quand le mouvement des Scouts de France est créé. Sauf que les petites catholiques françaises aussi veulent avoir droit au scoutisme. Le mouvement féminin catholique finit par être créé non sans mal en 1923 par Albertine Duhamel. Le chanoine Cornette, premier aumônier général du mouvement, a quand même le bon goût de rappeler à cette occasion que « si le scout est fait pour l’extérieur, la guide est faite pour les travaux d’intérieur. » Albertine encaisse sans broncher et en souriant parce qu’elle est bien élevée mais n’en pense pas moins. Nous sommes en 1923, un mouvement qui fera beaucoup pour le développement du féminisme en France vient de naître. C’est aussi l’année de naissance des Éclaireuses et Éclaireurs israélites de France.

Jamboree de Birkenhead en 1929 : 56.000 scouts de 67 pays différents

Jamboree de Birkenhead en 1929 : 56.000 scouts de 67 pays différents

Nous sommes dans les années 20, la Grande-Bretagne et la France sont encore des empires coloniaux. Le scoutisme va se développer absolument partout dans le monde. Comme un bon éclaireur ne peut pas exister sans une carte, le symbole mondial du scoutisme devient donc la fleur de lys qui indique le nord sur les boussoles. Si vous voyez des gugusses se promener en arborant une fleur de lys, n’en concluez pas trop vite avec des yeux étroits de Français que ce sont des royalistes. Ce sont tout simplement des membres du plus grand mouvement de jeunesse au monde.

Le scoutisme, comme ça marche quand même vachement bien, se développe donc très vite en France et les deux mouvements catholiques en particulier. Les mouvements de l’action catholique et les patronages rassemblant plutôt les milieux ruraux et les milieux urbains populaires, le recrutement du scoutisme se fait surtout (mais pas uniquement) dans la bourgeoisie catholique des villes, là où c’est très exotique d’aller sortir dans les bois. Ça ne correspond pas aux intuitions d’origine de BP mais pour les autorités religieuses qui ont pris le scoutisme en main, celui-ci, avec son organisation, ses rites, son folklore, doit former l’élite qui va rechristianiser la France.

Nous sommes dans les années 30, c’est la grande mode de l’indianisme et voilà que débarquent les fameuses totémisations. Sorte de bizutage sympathique, chaque scout, chaque guide, était donc affublé d’un surnom censé les représenter. Par exemple, Michel Rocard, c’était hamster érudit. Quand on pense que Henri Emmanuelli, lui aussi ancien scout (un caramel mou à qui me trouve son totem) aurait pu dire au perchoir « la parole est à Hamster Érudit » … Sauf que le bizutage, ça a des limites, même chez les scouts et face aux dérives, les organisations nationales freineront la totémisation pour finalement carrément l’interdire peu après la deuxième guerre (mais comme les scouts ne respectent rien, la totémisation ne disparaitra pas tout de suite et est encore largement employée dans pas mal de mouvements à travers le monde). D’ailleurs, le grand chef scout mondial BP n’appréciait pas du tout.

Indien et chevalier comme modèles éducatifs

Nous sommes dans les années 30. L’ambiance globale n’est pas folichonne et le moins qu’on puisse dire, c’est que la bourgeoisie catholique française n’est pas super progressiste. On joue aux Indiens mais le modèle c’est le chevalier croisé quand même. Suite aux émeutes du 6 février 34, le mouvement des Scouts de France va pour la première fois de son histoire (oui, il y aura une deuxième fois) prendre position politiquement en expliquant qu’on aurait beaucoup exagéré les défauts de ces sympathiques activistes qui ne voulaient que défendre la patrie face à ces branquignols de parlementaires. Il faut dire qu’à l’époque, il n’y avait pas assez d’anciens scouts pour peupler les bancs de l’Assemblée. Et pour cause, ils n’étaient pas encore vieux.

Les dirigeants des Scouts et des Guides de France sont donc globalement à l’image des catholiques de leur époque, mais les scouts, c’est aussi pour la première fois le curé qui joue au foot, qui se déguise et qui chante avec les jeunes, qui se met en maillot pour aller faire trempette dans la rivière… Déjà, ces jeunes ne respectaient plus rien.

Globalement, tous les mouvements de scoutisme en France développent alors une culture et un folklore bien à eux : la vie dans la nature bien sûr, le short ou la jupe et ce béret. Oui, ça fait rire, mais déjà à l’époque, c’était fait pour et c’était un signe de reconnaissance. On est dans les années 30 ! Je l’ai déjà dit ?

A l’époque, on ne se trimballait pas avec sa médiathèque dans son téléphone. Scoutisme ou pas, la jeunesse chantait, mais comme les scouts sont les plus forts, ce sont eux qui chantaient le mieux.

A l’époque, pas de bon camp scout sans une veillée théâtre avec la danse de « La légende du feu « 

Et puis n’oublions pas qu’un certain Léo Lagrange, sous-secrétaire d’État aux Sports et à l’organisation des Loisirs du Front Populaire a fait toute sa formation chez les scouts laïcs. Il soutient et développe une idée du catholique progressiste Marc Sangnier, les auberges de jeunesse. Et ouais, les « olympiades populaires » (alternative aux JO de Berlin), les CLAJ, les CEMEA, la fédération des auberges de jeunesse … Tout cela, on les doit à un scout.

Nous sommes en 40. Ce même mouvement des éclaireurs laïcs va donner un autre ministre à la France, mais là, on s’en vante beaucoup moins. Jérôme Carcopino sera secrétaire d’État à l’Éducation nationale et à la Jeunesse dans le gouvernement de Darlan. C’est aussi l’époque où les différents mouvements de scoutisme se regroupent enfin en fédération. En 41, le mouvement des éclaireurs israélites est dissout par le gouvernement de Vichy, mais ils pourront continuer à pratiquer leurs activités grâce à la protection de cette fédération. Les mouvements de scoutisme dans son ensemble, participent activement à la collaboration comme à la résistance. Ils sont juste un peu plus actifs, dans l’un comme dans l’autre, que le reste des Français.

Par ailleurs, les premières générations de ceux qui ont connu le scoutisme en tant que jeune, arrivent aux responsabilités. Un certain nombre d’entre eux se retrouveront notamment dans les camps de prisonniers militaires. C’est le début d’une grande révolution culturelle. Ce que les responsables comprennent à la fin de la guerre, c’est que le scoutisme est une méthode éducative exceptionnellement efficace certes, mais donc potentiellement dangereuse. Le modèle des Jeunesses hitlérienne, c’est le scoutisme. Le folklore autoritaire, le culte du corps, le mythe de l’élite catholique devant rechristianiser la France … tout cela parait subitement bien ambivalent après les millions de morts.

Jamboree 1947Nous sommes en 1947. Les Français haïssent les Boches, mais en août, pour la première fois depuis la guerre, des Allemands viennent en France en délégation en montant leur drapeau. Ce sont des scouts, infiltrés par les Scouts de France puisqu’ils n’étaient pas officiellement invités par les organisateurs, qui participent au jamboree de la paix à Moisson. Jamboree, c’est du zoulou, ça veut dire « rassemblement. » 30.000 scouts du monde entier, toutes cultures, toutes religions, viennent se retrouver en France. On y fête notamment la première participation à un rassemblement international des petits nouveaux : les Scouts of India.
Je suis désolé mais quand je doute plus qu’à l’accoutumé de la dignité humaine, je me remets ces image et ça va tout de suite mieux. (et évidemment, ça me fait pleurer à chaque fois)

La suite au prochain épisode 🙂

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